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L'Alsacien sur les planches


Le théâtre dialectal, c’est toute une histoire ! Tantôt satirique, tantôt léger, il a de tout temps tenu une place importante dans la tradition alsacienne et perdure encore aujourd’hui grâce à de nombreuses troupes. 

 

En 1900, 95% de la population alsacienne était dialectophone. Aujourd’hui, seuls 40% des Alsaciens savent encore le parler, et 30% le comprennent. Si le dialecte est nettement moins parlé dans les grandes agglomérations comme Strasbourg ou Colmar, c’est dans le Nord-Alsace que sa pratique reste la plus forte, avec plus de la moitié des adultes concernés dans les zones de Haguenau, Niederbronn, Saverne, Sarre-Union, et Wissembourg.

 

Or l’un des vecteurs le plus créatif de notre langue, et donc de notre culture régionale, est le théâtre. Ses prémisses remontent à fort longtemps, bien avant notre ère moderne. Ainsi, parmi les plus anciens noms retenus par la postérité, l’on peut citer les Colmariens Jörg Wickram (16e siècle) et Gottlieb Konrad Pfeffel (fin du 18e s.), et le Strasbourgeois Heinrich Leopold Wagner (fin du 18e s.). 

 
L
e père fondateur du théâtre alsacien

Mais c’est surtout le Strasbourgeois Johann-Georg-Daniel Arnold qui est considéré comme le père du théâtre dialectal alsacien, avec sa comédie en 5 actes «Der Pfingstmontag» (le lundi de Pentecôte). Celle-ci, publiée anonymement en 1816, relate l’histoire compliquée d’un mariage protestant au moment de la Révolution ; et permet ainsi de décrire la vie à Strasbourg avant 1789 tout en rendant hommage au dialecte alsacien.

Elle s’inspire des récits populaires des commères (les « Fraubasengespräche »), des pièces en vers dans lesquelles les femmes du peuple abordaient différents sujets, et qui furent les premiers ouvrages de la littérature dialectale moderne. «Le thème des commères est toujours présent dans le théâtre alsacien», énonce Jean-Marie Barnewitz, qui dirige le Théâtre alsacien Saint-Nicolas de Haguenau depuis 3 ans. « Dès qu’il y avait une information, elle se propageait sous forme de rumeur dans le village, parfois déformée comme dans le téléphone arabe ».

 

L’ouvrage est réédité plusieurs fois, en Alsace comme en Allemagne, afin de faciliter son portage sur scène, et s’accompagne, comme cela était souvent le cas à l’époque, par un lexique facilitant la compréhension du dialecte.

 

Cette pièce fondatrice est rapidement suivie par d’autres, comme «Frau Pfarrerin» en 1817. Bien qu’écrite anonymement, les spécialistes s’accordent à dire qu’elle a été créée à Haguenau, probablement par un ecclésiastique nord-alsacien. Elle moque la religion réformée à travers le personnage caricatural d’une femme de pasteur luthérien. 
 

Emergence du théâtre alsacien chanté

En 1823, Ehrenfried Stöber s’inspire du
« Pfingstmontag » d’Arnold pour en faire une « Singspiel », une comédie musicale appelée «Daniel oder der Strassburger auf der Probe» qui fait l’apologie du patriotisme alsacien. La prose de la pièce est alors entrecoupée de chansons, dont la célèbre « ‘s Elsass unser Laendel Diss isch meinedi scheen » (Que notre Alsace est belle). 

C’est ainsi que naît le théâtre alsacien chanté, fortement lié à l’essor des chorales dans les années 1860. 
 

Des pièces humoristiques sous l’occupation…

A cette époque, il n’existait pas de frontière culturelle au niveau du Rhin ; et durant toute la première moitié du 19e siècle, les troupes théâtrales allemandes venaient régulièrement jouer en Alsace, notamment pendant la saison estivale. Cet intérêt pour les pièces allemandes commence à diminuer vers 1840, à mesure que le théâtre alsacien développe ses propres racines culturelles. 

 

Lorsque notre région est annexée, à l’issue de la guerre de 1870, les sociétés théâtrales alsaciennes se créent, et adaptent le plus souvent des « Schwänke » allemands (litt. des farces).  Mais le théâtre alsacien, avec ses propres codes, commence à émerger, avec pour figure emblématique le Brumathois Gustave Stoskopf. « Notre théâtre alsacien, tel qu’il existe aujourd’hui, trouve son origine durant cette période allemande », estime Jean-Michel Steinbach, féru d’histoire et fondateur de la troupe des Deux Haches à Schirrhein. Avec ses comparses, Julius Greber, Charles Hauss et Alexandre Hessler, Gustave Stoskopf prend une part prépondérante à la fondation de l’Elsässisches Theater de Strasbourg, en 1898. 

 

C’est à ce moment qu’il écrit son chef-d’œuvre « D’r Herr Maire », qui rencontre immédiatement un énorme succès. Elle est même jouée devant l’Empereur Guillaume II, qui aurait ri de bon cœur devant cette comédie mettant en scène les travers des Alsaciens et des Allemands. Elle fut même traduite en français, et adaptée au cinéma en 1939. « A ce moment-là, le théâtre alsacien n’est pas encore satirique. Stoskopf et le groupement d’artistes alsaciens essayaient de montrer la spécificité du théâtre alsacien par rapport au théâtre allemand à travers l’utilisation du dialecte. C’était une forme de résistance à l’occupation allemande et au souhait de l’Allemagne de germaniser la région. C’est un théâtre d’opposition même si elle n’était ni virulente, ni violente », analyse J-M Steinbach. 

 

Au tournant du siècle, d’autres théâtres alsaciens sont créés, comme à Haguenau en 1909 et à Wissembourg. Ils se rassemblent pour fonder la Société des Théâtres Alsaciens, ce qui leur permet de partager un répertoire commun et de monter des pièces qui avaient déjà obtenu un grand succès dans d’autres villes alsaciennes.  Le plus souvent, sont jouées des comédies, mais aussi parfois des drames populaires ou des légendes et contes merveilleux. 

 
Au cabaret satirique après-guerre

Durant l’entre-deux guerres, il ne se passe pas grand-chose, si ce n’est que les pièces commencent à se jouer en plein air, durant l’été. C’est par exemple le cas du théâtre de verdure de Dambach, qui émerge en 1920-21. 

 

« C’est surtout après la 2nde Guerre Mondiale que le théâtre alsacien renaît, influencé par le Strasbourgeois Germain Muller », décrit J-M Steinbach. Avec Raymond Vogel, directeur artistique de Radio Strasbourg, ils fondent en 1946 le cabaret satirique bilingue alsacien « De Barabli » dont le 1er spectacle, « Steckelburi schwingt », est présenté à l’Aubette.
« Germain Muller, qui a été en Allemagne pendant la guerre et a été formé au cabaret suisse, instaure le cabaret rhénan en Alsace, mais avec cette spécificité par rapport à l’Allemagne qu’il est un cabaret satirique ».

 

Peu de temps après, Germain Muller écrit sa pièce majeure, « Enfin… redde m’r nimm devun ! » (Enfin… n’en parlons plus !) qui retrace les traumatismes vécus durant la guerre, et dans laquelle les Alsaciens se reconnaissent immédiatement. « Germain Muller a instauré la satire, sous-jacente, de l’occupant allemand. Sa pièce a d’ailleurs été présentée au Kaiser, qui a ri jaune… ». Pour autant, « il n’est pas dans une opposition entre alsacien et allemand, ni entre alsacien et français. Il est pour qu’on trouve une voie qui accepte toutes les cultures», témoigne J-M Steinbach. 

 

Le théâtre alsacien permettait donc de véhiculer la langue, les traditions et les coutumes locales de l’Alsace. Le recours au dialecte permettait d’affirmer les spécificités régionales, d’autant plus lorsque l’Alsace fut ballotée entre l’Allemagne et la France, qui toutes deux voulaient imposer leur culture centralisée étatique. 

 
L
e théâtre alsacien aujourd’hui 

Actuellement, 230 troupes de théâtre dialectal existent en Alsace. « Le théâtre alsacien est aussi présent dans les grandes villes, mais c’est vrai que cette multitude de troupes existent beaucoup dans les villages. Soit elles font parties d’une section, d’une chorale, soit ce sont des associations autonomes », décrit J-M Barnewitz du Théâtre Saint-Nicolas de Haguenau. Ce qui fait dire à J-M Steinbach que le théâtre alsacien est plutôt « très rural, très campagnard. Les histoires se passent dans les villages, mettent en scène des situations de familles paysannes ». 

Toutefois, les auteurs essaient de diversifier et de moderniser les thèmes. « On retrouve toujours les thèmes du style maîtresse/amant, mais on propose aussi des sujets plus contemporains, des sujets d’actualité. Parfois les pièces sont plus sérieuses, ce qui permet d’attirer d’autres catégories de personne », indique encore J-M Barnewitz.

 

« Le théâtre alsacien a toujours vocation à revendiquer ou à dénoncer », estime J-M Steinbach. « J’aime bien citer la formule de Germain Muller ’’En Alsace le contraire est toujours vrai’’, ça veut dire qu’on est caustique mais sans jamais être méchant. Les Alsaciens n’ont jamais été du genre à manifester pour tout et n’importe quoi, mais dans le théâtre on dit les choses, on lance des petits pics ». Et parmi les sujets les plus prisés : la nouvelle région Grand-Est, ou encore la République En Marche, et une déclinaison de jeux de mots avec l’expression « Am Arsch » !

 

A noter une particularité du théâtre dialectal: « En général, il n’y a qu’un ou deux décors, souvent en intérieur, un salon, un bureau… », décrit le fondateur des Deux Haches. « Dans les cabarets, il y a plus de tableaux, donc les décors sont souvent projetés, ou alors on utilise des accessoires plutôt qu’un décor. Ce style épuré est typique du théâtre alsacien ». 

 

Bien sûr, il existe de nombreuses pièces en alsacien. Ainsi, le Groupement du théâtre du Rhin, basé à Mulhouse, détient plus de 2.900 livrets, dont certains encore en gothique ! « On a pratiquement tous les textes qui ont été édités », raconte Eliane, la secrétaire de l’association. « Notre mission est de prêter ces livrets aux troupes, qui peuvent choisir une pièce dans notre répertoire, qui contient un résumé de chaque pièce ». 

 

Certaines pièces sont directement en alsacien, grâce à des auteurs comme Claude Dreyer, qui est le 3e auteur dialectal le plus joué en Alsace, ou Raymond Weissenburger.

Mais une autre tendance est à la traduction et l’adaptation de pièces françaises ou anglaises à succès. « J’ai par exemple traduit et adapté la célèbre pièce de Feydeau, ’’Tailleur pour dame’’ (« De schnieder un sini dame »), qui a été jouée récemment à l’Elsässertheàter de Rœschwoog », se souvient J-M Barnewitz. « J’essaie alors de respecter au plus près le texte de l’auteur, et de trouver les tournures en alsacien pour que ça fasse rire aussi, il faut chercher les bons mots, parfois tourner la phrase différemment ».

 

Enfin, l’enjeu du théâtre alsacien est aujourd’hui d’attirer la jeune génération. Des ateliers de théâtre alsacien sont par exemple proposés par l’école ABCM Zweisprachigkeit, dont une antenne se trouve à Haguenau. « Notre metteur en scène Daniel Hoeltzel y anime des ateliers pour les plus jeunes, les primaires », indique le Président du Théâtre Saint-Nicolas. 

Dans certaines troupes, les jeunes assurent la 1ère partie, comme les
« Babelknibele » de Schirrhein-Schirrhoffen ; sinon, ils sont intégrés au spectacle des plus grands.

 

Une transmission du témoin linguistique plus que nécessaire, qui permet à notre dialecte, et donc à nos traditions, de perdurer.  


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